Retenues à la source IS, IR, TVA : pourquoi tant d’entreprises oublient de les imputer (et combien ça leur coûte)

La retenue à la source a changé de dimension au Maroc. Instaurée par étapes depuis 2023, elle connaît avec la Loi de Finances 2026 son extension la plus large : dans la continuité des mesures anti-fraude de la loi-cadre n° 69-19, ce ne sont plus seulement l’État et les organismes publics qui retiennent l’impôt sur vos factures – ce sont désormais aussi les établissements de crédit, les assurances et, progressivement, les grandes entreprises privées. Le principe est vertueux : transparence fiscale et lutte contre les factures fictives. Mais côté fournisseur, une réalité s’installe : des montants prélevés sur vos factures, imputables sur vos impôts… et trop souvent jamais imputés. Autrement dit, de l’impôt payé deux fois.

 Qui retient désormais, et depuis quand ?

Le champ des « collecteurs » s’élargit en deux cercles :

Cercle 1 – sans condition de seuil, dès le 1er juillet 2026 : l’État, les établissements publics et leurs filiales, les établissements de crédit et les entreprises d’assurances.

Cercle 2 – les entreprises privées, selon un seuil de chiffre d’affaires HT progressif :

  • CA ≥ 500 MDH au 1er juillet 2026,
  • CA ≥ 350 MDH au 1er janvier 2027,
  • Puis CA ≥ 200 MDH au 1er janvier 2028.

Concrètement : si vous facturez de grands donneurs d’ordre, une part croissante de vos encaissements arrivera nette de retenues. Le fait générateur est le versement – la retenue s’opère au paiement, à la mise à disposition ou à l’inscription en compte, quelle que soit la date de facturation.

Les trois retenues qui amputent vos factures

  1. La RAS de 5 % sur les prestations de services (art. 15 bis et 45 bis du CGI). Elle frappe les honoraires, commissions, courtages et autres rémunérations de même nature versés aux personnes morales soumises à l’IS et aux personnes physiques imposées selon le RNR ou le RNS. Le critère retenu par la DGI : le caractère intellectuel de la prestation – conseil, audit, expertise, formation, études et R&D, maintenance de logiciels, ingénierie, gestion comptable et administrative… Les prestations matérielles (nettoyage, gardiennage, transport, entretien d’équipements, intérim) en sont exclues. Assiette : le montant brut hors TVA. La retenue est imputable sur l’IS ou l’IR définitif de l’exercice, l’excédent étant restituable.
  2. La RAS de 5 % sur les loyers – la grande nouveauté de la LF 2026. Pour la première fois, les loyers de biens immeubles versés à des bailleurs soumis à l’IS ou à l’IR professionnel supportent une retenue de 5 % du montant brut HT du loyer, reversée au Trésor à la fin du mois suivant. Restent hors champ : l’État, les collectivités et les Habous bailleurs, les personnes morales exonérées en permanence (art. 6-I-A), les OPCI au titre de leur objet, et les opérations de crédit-bail et LOA.
  3. La RAS TVA (art. 117 du CGI). Le client retient une fraction de la TVA facturée sur les prestations de services et la reverse directement au Trésor le mois suivant : 75 % de la taxe si vous présentez une attestation de régularité fiscale, 100 % à défaut. Nouveauté de la LF 2026 (art. 117-V-c) : les établissements de crédit, les assurances et les entreprises dont le CA atteint les seuils ci-dessus opèrent désormais cette retenue sur les prestations que leur rendent les personnes morales. Le périmètre, fixé par voie réglementaire (la « liste B »), est très large – il couvre les prestations matérielles comme intellectuelles – avec quelques exclusions (énergie, eau, télécoms, courtiers d’assurance, et les prestations n’excédant pas 5 000 DH TTC dans la limite de 50 000 DH TTC par mois et par fournisseur).

Une même facture peut cumuler les deux retenues

Exemple : une mission de conseil facturée 100 000 DH HT, TVA 20 % soit 20 000 DH. Avec attestation de régularité, le client verse au Trésor 15 000 DH de TVA retenue (75 %) et 5 000 DH de RAS sur le HT (5 %). Sur 120 000 DH TTC facturés, vous n’encaissez que 100 000 DH – et 20 000 DH de créances sur le Trésor à suivre, justifier et imputer. Multipliez par toutes vos factures de l’année, et vous mesurez l’enjeu.

 Pourquoi l’imputation passe à la trappe

La qualification est devenue complexe. Prestation intellectuelle ou matérielle ? Soumise à la RAS TVA seule, aux deux retenues, à aucune ? Une prestation de nettoyage subit la RAS TVA mais pas la RAS de 5 % ; une mission d’audit subit les deux ; l’intérim, la publicité ou les locations relèvent du cas par cas. Sans grille d’analyse, les erreurs se multiplient – dans les deux sens.

L’information ne circule pas. L’imputation suppose de savoir qui a retenu quoi, quand, sur quelle facture. Or le justificatif de retenue arrive tard, ou n’arrive jamais. Sans pièce, le comptable n’impute pas.

Chaque retenue non suivie, c’est :

  • Une double imposition immédiate : vous payez plein pot un impôt dont une partie a déjà été prélevée à la source ;
  • Une trésorerie qui s’évapore : l’excédent est restituable auprès de l’administration, mais encore faut-il le demander – et dans les délais, car les droits à restitution et réclamation se prescrivent ;
  • Un risque sur vos propres obligations : car le mécanisme joue dans les deux sens – si votre entreprise franchit les seuils, c’est elle qui devra retenir, déclarer et reverser à la fin du mois suivant, sous peine de sanctions.

La méthode pour maitriser vos retenues à la source :

  1. Cartographiez vos flux : identifiez les prestations et loyers concernés, côté client comme côté fournisseur, et qualifiez chaque flux (RAS 5 %, RAS TVA, les deux, aucune).
  2. Collectez les attestations de régularité fiscale et les ICE de vos fournisseurs – et transmettez la vôtre à vos clients : c’est elle qui ramène la retenue TVA de 100 % à 75 %.
  3. Comptabilisez les RAS dans des comptes dédiés (créances sur l’État), jamais en charges, et exigez le justificatif de retenue à chaque encaissement net.
  4. Imputez à chaque échéance : RAS TVA sur la déclaration du mois, RAS 5 % sur l’IS ou l’IR de l’exercice – et demandez la restitution des excédents.
  5. Paramétrez vos outils : votre logiciel comptable et de trésorerie doit calculer, suivre et déclarer les retenues automatiquement – et sensibilisez vos équipes finance aux délais de versement.

Un doute sur une facture ? Utilisez notre simulateur RAS https://www.generafi.com/simulateur-ras/ pour identifier en quelques clics la ou les retenues applicables.

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